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Dans son essai « Le jour où mon robot m’aimera – Vers l’empathie artificielle », Serge Tisseron interroge nos futures relations aux robots. Il y explique notamment pourquoi et comment nous pourrions préférer la compagnie des robots à celle d’autres êtres humains et les conséquences sociales qui en découleront.

En l’espace d’une vingtaine d’années, l’usage d’Internet a bouleversé nos rapports sociaux. Communiquer avec ses proches à l’autre bout du monde, avoir des nouvelles régulières de quelqu’un croisé au hasard d’un voyage, échanger des conseils avec des personnes partageant les mêmes centres d’intérêt, fixer un rendez-vous pour boire un verre avec un.e inconnu.e que l’on trouve attirant.e. Toutes ces actions, inaccessibles ou presque à la fin du siècle dernier, nous sont aujourd’hui naturelles. Les messageries en ligne, forums, réseaux sociaux ou applications de rencontre sont passés par là, facilitant les mises en relation, accélérant le partage d’informations et remodelant notre manière de communiquer avec autrui.

Néanmoins, aussi importantes que puissent être ces mutations, nous ne sommes en réalité peut-être qu’à la veille de la véritable Révolution sociétale qui va advenir avec la généralisation de l’Internet des objets et des relations humains-robots.

Les trois références de nos futures relations aux robots

Dans « Le jour où mon robot m’aimera – Vers l’empathie artificielle », le psychiatre et psychanalyste Serge Tisseron tente de décrypter les futures interactions entre l’Homme et la machine et leurs conséquences. Il y explique notamment que les intelligences artificielles auront la capacité de se caler exactement sur nos « états intérieurs », nous donnant ainsi l’impression d’être compris et écoutés, et créant un sentiment de proximité.

Ainsi, à l’instar des personnages de « Her », se lier d’amitié ou tomber amoureux d’une IA ne semblera peut-être plus si farfelu.

Au delà de ces artificielles capacités empathiques, les robots seront la synthèse de caractéristiques qui les rendront encore plus attachants au regard de l’Homme. Tisseron pense les rapports Homme/robot selon trois références : les relations que nous avons avec d’autres humains, les relations qui nous lient aux objets et celles que nous entretenons avec les images. Tout d’abord, nous interagirons avec les robots comme nous pouvons le faire aujourd’hui avec une personne lambda : par le dialogue – oral, gestuel ou écrit. Deuxièmement, contrairement à une IA immatérielle, les robots seront des objets à part entière. Et, même si notre attachement aux objets est mal vu ou négligé dans la culture occidentale, Tisseron explique le rôle important que peuvent avoir ceux-ci dans notre estime de soi, dans le sentiment d’appartenance à une communauté et donc dans une forme d’insertion sociale. Enfin, si dans un futur proche l’aspect extérieur des robots est personnalisable, penser notre rapport aux images et notamment la signification que nous leur donnons s’avère important.

L’Internet d’aujourd’hui, les robots de demain

L’épisode « Be right back » de la série Black Mirror nous donne quelques pistes de réflexion quant à nos futures relations avec les humanoïdes. Dans cet opus de la série anglaise, une jeune veuve fait l’acquisition d’un robot ressemblant en tous points à son amoureux défunt. La parfaite similitude physique lui permet de projeter très facilement l’image de son ancien concubin sur cet être artificiel. La non moins parfaite ressemblance de caractère la fait dialoguer avec ce robot de la même manière qu’elle pouvait le faire avec son compagnon. Les sentiments de trouble et de réconfort créés par cette nouvelle relation se mélangent alors chez la jeune femme.

Simple science-fiction ? Peut-être. Néanmoins, les progrès réalisés par l’impression 3D nous laissent penser que des androïdes à l’effigie de nos proches ou de notre acteur/actrice préféré.e seront commercialisés à moyen terme. En outre, si aujourd’hui nos recherches sur le Web ou notre activité sur les réseaux sociaux nous « permettent » d’avoir accès à des suggestions et des publicités ciblées, elles dessinent également les grands traits de notre personnalité. Nous fournissons dès lors les éléments nécessaires aux GAFA et à leurs associés pour qu’ils nous proposent demain un robot répondant en tous points à nos exigences et parfaitement adapté à notre caractère. La capacité des robots à comprendre tout un chacun va en outre s’affiner avec l’internet des objets ou, comme l’appelle Tisseron, le monde des « robjets ». Notre assistant personnel, notre réfrigérateur, notre voiture seront demain tous connectés au Web, fournissant ainsi des informations encore plus précises sur notre rythme de vie et notre consommation. Ces évolutions marqueront encore plus la fin de notre vie privée et accentueront aussi probablement notre isolement.

En effet, pourquoi l’Homme ne préférerait-il pas le caractère malléable de la machine à l’imprévisibilité de la nature humaine ? Il est bien plus confortable de vivre avec un être capable de facilement comprendre nos états d’âme et de nous rassurer, de nous écouter ou de nous faire rire quelles que soient les circonstances. Les fabricants de robots jouent d’ailleurs d’ores et déjà de cette supposée capacité empathique, quitte à alimenter la confusion entre Homme et machine. Ainsi, en Juin 2014, Softbank commercialisait le robot Pepper en le présentant comme le « premier robot qui a un cœur » car capable de reconnaître les émotions humaines.

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Pepper honni?

Le destin solitaire de l’Homme qui s’esquisse est en réalité dans la continuité de notre usage d’Internet aujourd’hui. Si le Web permet de communiquer plus aisément, il ne permet paradoxalement pas toujours de comprendre plus facilement autrui. Le phénomène des bulles de filtrage n’est peut être que le prémisse des modifications sociétales qui vont être engendrées par l’utilisation massive des robots. Interagir quotidiennement avec une entité dont le but premier est de nous satisfaire -et donc de ne pas nous contredire- plutôt que de nous confronter à d’autres façons de réfléchir, risque de nous enfermer un peu plus dans nos certitudes et de réduire nos perspectives de penser autrement.

Evidemment, toutes ces suppositions prospectives sont par nature incertaines. Néanmoins, il n’est probablement pas inutile de réfléchir à certaines questions. Comment appréhender nos futures relations avec les robots? Comment ne pas transformer les bulles de filtrage d’aujourd’hui en futurs murs hermétiques? Tisseron préconise ainsi de considérer les robots dans leur complexité, c’est-à-dire à la fois comme des entités nous apportant de l’aide mais également comme des espions de notre quotidien. Apprendre à construire des robots facilitera la perception de leur nature intrinsèque, c’est-à-dire un assemblage électro-mécanique, et minimisera ainsi les confusions possibles entre l’Homme et l’androïde. Enfin, l’auteur insiste sur l’importance de l’éducation : ne pas se limiter aux réponses automatiques des robots, cultiver les débats, enrichir les controverses. En somme, alimenter l’intelligence collective humaine. Pas une mince affaire par les temps qui courent.

Le jour où mon robot m’aimera – Serge Tisseron

Albin Michel – 208 pages

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