La nouvelle technique d’édition du génome CRISPR-Cas9 : entre promesses économico-scientifiques et questionnements éthiques

Mercredi 7 Octobre, le Prix Nobel de chimie a été attribué à Jennifer Doudna et Emmanuelle Charpentier pour « le développement d’une méthode d’édition du génome », plus précisément la technique Crispr-Cas9. Dans quel contexte scientifique cette technique a-t-elle été développée et quelles en sont les conséquences économiques, sociétales et éthiques? J’avais essayé de donner des éléments de réponse dans un travail en 2 parties rédigé l’an dernier. En voici une version adaptée à ce blog.

Découverte scientifique de l’année 2015, “innovation majeure du XXIè siècle en biotechnologie” mais inconnue pour plus de 90% des français, promesse de pouvoir guérir de nombreuses maladies et d’augmenter la production agricole ou folie de la génétique, la technique d’édition du génome CRISPR-Cas9 n’est pas sans paradoxes et contradictions.

Mais de quoi s’agit-il exactement? CRISPR-Cas9 est un outil de modification du génome caractérisé en 2012 et qui a provoqué une véritable révolution techno-scientifique, ouvrant la voie à de multiples projets scientifiques et applications industrielles. Nous nous proposons d’apporter quelques éléments de réflexion  autour de cette innovation biotechnologique, d’identifier les raisons de l’engouement autour de cette technique mais aussi les questionnements sociétaux et éthiques engendrés par la diffusion de cette innovation.

De manière intéressante, la découverte et la mise au point de cet outil moléculaire de modification du génome est le fruit de recherches fondamentales en laboratoires académique et industriel. En 1995, une équipe de recherche espagnole met en évidence la présence de séquences palindromiques d’ADN répétées (les séquences CRISPR) au sein de différentes bactéries sans pouvoir néanmoins caractériser le rôle de ces répétitions. En 2007, des chercheurs de l’entreprise Danisco, spécialisée notamment dans la fabrication de yaourts, démontrent que les séquences CRISPR, associées à la protéine Cas9, enzyme capable de couper l’ADN, forment un système de défense bactérien aux virus susceptibles de les infecter. Cinq ans plus tard était publié l’article décrivant comment cette machinerie immunitaire bactérienne pouvait être utilisée pour couper l’ADN à des endroits spécifiques et par suite pouvoir le modifier.

L’une des principales caractéristiques de CRISPR-Cas9 est la facilité avec laquelle cette technique peut être mise en oeuvre pour modifier le génome. Contrairement à d’autres techniques d’édition de l’ADN (nucléases à doigts de zinc, TALEN), elle nécessite uniquement la conception de séquences d’acide nucléique guidant l’enzyme Cas9 à l’endroit où l’on veut couper l’ADN, ce qui est relativement aisé. Cette plus grande souplesse d’utilisation, couplée à son faible coût ainsi qu’à son universalité, a permis à cette technique de supplanter très rapidement ses prédécesseuses et d’être adoptée dans de très nombreux laboratoires du monde entier. Le nombre de publications scientifiques, brevets déposés ou financements autour de cette technique a ainsi explosé.

Pouvoir modifier avec précision et sans grands efforts le génome des organismes vivants ouvre la voie à une multitude d’applications. CRISPR-Cas9 s’inscrit ainsi étroitement dans le programme européen de recherche et d’innovation Horizon 2020 (H2020) en pouvant notamment contribuer à répondre aux défis sociétaux définis dans ce programme cadre. L’Union Européenne a défini 7 grands défis sociétaux où la recherche et l’innovation peut avoir un impact positif pour le citoyen. Parmi ceux-ci:

  • Santé, changement démographique et bien-être
  • Sécurité alimentaire, agriculture durable
  • Énergie sûre, propre et efficace

En ce qui concerne la santé humaine, les ciseaux moléculaires CRISPR-Cas9 peuvent permettre de caractériser les gènes impliqués dans diverses maladies ou troubles du développement (cancer, Alzheimer, autisme,…), de contrecarrer l’antibiorésistance bactérienne en générant de nouveaux mécanismes antimicrobiens, etc. Couplée à la technique de “forçage génétique”, CRISPR-Cas9 pourrait également protéger l’Homme des maladies transmises par le moustique en éradiquant les populations de moustiques vecteurs de parasites.

Autres façons de modifier l’environnement et les écosystèmes à son avantage, les modifications génétiques ciblées peuvent rendre les animaux d’élevage plus résistants aux maladies, plus musculeux, permettant ainsi une plus grande production de viande par animal. CRISPR-Cas9 est en outre une composante majeure des nouvelles techniques d’amélioration des plantes (New Plant Breeding Techniques – NPBT) permettant d’innover en matière de création variétale et de générer des végétaux de meilleure qualité nutritionnelle, moins sensibles à l’oxydation, mieux adaptés au changement climatique. Les végétaux modifiés auraient également l’avantage d’être une “alternative” aux OGM globalement rejetés par les citoyens européens.

Enfin, des recherches sont également en cours pour modifier le génome de certaines levures de manière pertinente de façon à produire des biocarburants.

Cette liste d’applications potentielles ou déjà existantes, si elle n’est pas exhaustive, montre bien la grande variété des possibilités offertes par cette nouvelle technologie d’édition du génome. Elle explique également les financements colossaux qui y sont associés. Alors qu’une lutte de brevets est toujours en cours entre Emmanuelle Charpentier, Jennifer Doudna et Feng Zhang, ces trois chercheurs ont par exemple été impliqués dans la création de start-ups capables de levées de fonds importantes. De grands groupes pharmaceutiques tels Novartis ou Bayer ont ainsi noué des partenariats et/ou investi des centaines de millions de dollars dans ces start-ups. Hors du strict domaine biomédical, d’autres entreprises ont également massivement investi. La Gates Foundation a injecté des sommes substantielles dans plusieurs projets ou entreprises faisant de l’édition génomique, Google a fondé sa propre société biotechnologique (Calico). Pour ces derniers acteurs, ces investissements répondent à la volonté de maîtrise du champ scientifique NBIC (Nanotechnologies, Biotechnologies, Informatique, sciences Cognitives). La maîtrise de ces champs scientifiques revêt une importance capitale dans l’idéologie transhumaniste ayant pour but de permettre à l’Homme de vivre plus longtemps, en bonne santé, d’augmenter ses capacités physiques ou cognitives, idéologie profondément ancrée dans la Silicon Valley.

On peut néanmoins interroger la pertinence de ces investissements financiers. Tout d’abord l’édition du génome via CRISPR-Cas9 n’est pas encore complètement maîtrisée. Des effets dits “hors-cible” sont encore observés modifiant le génome à des endroits non désirés et potentiellement délétères. Les recherches en cours afin d’améliorer le système et le rendre plus robuste et sûr revêtent ainsi une importance majeure.

Deuxième élément, la modification du génome humain soulève de nombreuses questions éthiques à l’interface science/société. En novembre 2018, He Jiankui a annoncé pour la première fois avoir modifié les cellules germinales de soeurs jumelles afin de les prémunir contre une infection au VIH. En modifiant le génome d’embryons, c’est une modification sur leur future descendance qui est également faite. Quid des potentielles dérives eugénistes qui pourraient en découler? La mise en place d’un moratoire international -difficile à mettre en place au vu des différentes législations nationales- ou d’un “GIEC” du genome editing permettrait-elle d’encadrer et de ralentir les recherches et applications découlant de CRISPR-Cas9 en ce qui concerne la santé humaine? 

Outre les modifications du génome humain, la possibilité déjà évoquée de pouvoir anéantir des nuisibles vecteurs de maladies tels certains moustiques peut également modifier en profondeur les écosystèmes locaux avec des conséquences inconnues. La question de la mise en débat des choix technologiques avec les populations locales se pose alors.

Le dernier élément pouvant impacter le degré d’encadrement de la technologie CRISPR est que cette innovation rend relativement aisée la mutation de microorganismes et pouvant les rendre fortement contagieux et virulents. La CIA n’a pas hésité à classer CRISPR comme arme de destruction massive dès 2016. La simplicité de la technique et son faible coût ont permis sa diffusion rapide mais la rendent également accessible à des “biologistes amateurs” favorisant le développement d’une “biologie de garage”. La question de la biosécurité est donc centrale surtout dans un contexte géopolitique mondial instable marqué notamment par la présence de groupes terroristes.

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Cette deuxième partie se propose d’analyser plus en profondeur l’impact sur le monde de la recherche et plus largement sur la société de la nouvelle technique d’édition du génome CRISPR-Cas9. Pour ce faire, ce travail s’articulera en trois parties. Nous regarderons dans un premier temps l’impact sur la recherche de CRISPR-Cas9 et à quel point cette innovation peut être utilisée dans des champs d’application très divers. Le caractère multi-sectoriel de cette application ainsi que l’importance potentielle de ses applications lui conférant un rôle majeur, nous nous proposerons d’analyser ensuite les enjeux économico-stratégiques liés à cette innovation. Enfin, outre les aspects factuels, nous essayerons d’analyser dans une dernière partie l’impact sociétal au sens large de cette nouvelle technologie : représente-t-elle un véritable progrès pour l’être humain et quelles en sont les problématiques éthiques ? Ceci nous permettra d’esquisser une prospective quant au futur de cette innovation.

Afin de rendre compte de l’impact de CRISPR-Cas9 sur le monde de la recherche scientifique, nous pouvons entre autres souligner la vitesse à laquelle cette technique a été adoptée dans les laboratoires et son caractère multidisciplinaire. Pour en avoir une idée, de manière assez simple, nous pouvons regarder le nombre de publications scientifiques dont le titre contient le terme « CRISPR » et leur répartition par domaine de recherche.

Depuis 2012, le nombre de publications contenant le terme « CRISPR » a doublé chaque année, montrant une utilisation de cette technique à un rythme sans frein apparent pour le moment. En ce qui concerne les champs de recherche s’étant emparés de cet outil technologique, si la biologie moléculaire est logiquement prédominante, le spectre est large, allant de l’immunologie aux neurosciences en passant par les sciences agronomiques. 

Traitement des maladies génétiques, développement de nouvelles stratégies  antimicrobiennes, ingénierie agricole : la liste des applications permises par CRISPR est vaste. Elle a déjà été précédemment décrite et nous nous proposons ici d’étudier cette innovation par une autre grille de lecture, celle des enjeux stratégiques et économiques. 

Depuis la première description de CRISPR-Cas9 en tant que nouvel outil technologique permettant la modification fine et ciblée des génomes, une bataille des brevets est engagée. Elle a abouti aujourd’hui à une situation d’une grande complexité que nous pouvons néanmoins essayer de présenter succinctement. En Mai 2012, Jennifer Doudna et Emmanuelle Charpentier, représentées par l’Université de Californie, ont déposé une demande de brevet auprès du Bureau américain des brevets et des marques de commerce (United States Patent and Trademark Office – USPTO). En décembre de la même année, Feng Zhang représenté par le Broad Institute (institut de recherche étroitement lié au MIT et à l’Université d’Harvard) effectue une demande d’examen accéléré de sa demande de brevet auprès de l’USPTO. En Avril 2014, l’USPTO a commencé à délivrer des brevets CRISPR au Broad Institute avant de se prononcer sur la demande antérieure de l’Université de Californie. En 2017, le tribunal américain des brevets rendait une décision permettant au Broad Institute de conserver ses brevets américains couvrant la technologie. En revanche, l’Office européen des brevets (OEB) a annoncé qu’il avait fait droit à la demande de brevet européen de Doudna et Charpentier couvrant de larges utilisations de CRISPR-Cas9. Entre-temps, les principaux acteurs de cette lutte juridico-scientifique ont été à l’origine de la création de nombreuses start-ups capables de levées de fonds de plusieurs dizaines voire centaines de millions de dollars.

Cette bataille des brevets, au-delà de ses colossales implications financières, revêt également d’autres aspects. Elle peut être un frein important pour les collaborations entre les différents acteurs impliqués, notamment les acteurs universitaires institutionnels. Elle participe à compromettre même plus largement une certaine culture de la collaboration scientifique alors même qu’elle s’avère plus que jamais indispensable au vu de la complexité des projets de recherche d’aujourd’hui. En outre, cette lutte autour de la propriété intellectuelle de ce nouvel outil de modification du génome pose diverses questions quant au futur accès aux thérapies qui pourraient découler de ses développements et applications.

Au-delà des acteurs physiques et institutionnels directement impliqués dans la découverte et la mise au point de cette technologie et les conséquences financières qui en découlent, CRISPR-Cas9 met plus clairement en évidence une nouvelle balance géopolitique dans le champ des biotechnologies. La liste des brevets liés à CRISPR-Cas9 met ainsi en lumière le rôle de leader des Etats-Unis et de la Chine tandis que les pays européens semblent de plus en plus distancés dans le secteur des biotechnologies. La bataille scientifico-économique autour de CRISPR-Cas9 illustre bien les différentes approches des biotechnologies vertes notamment selon les régions du monde. Les Etats-Unis, par l’intermédiaire du département américain de l’Agriculture (USDA), considèrent que les New Plant Breeding Techniques (NPBT)  « […] élargissent les possibilités des méthodes traditionnelles de sélection parce qu’elles peuvent introduire de nouveaux traits d’intérêt plus rapidement et précisément, sauvant potentiellement des années ou même des décennies dans la fourniture variétale aux agriculteurs ». Selon cette logique, il n’y a donc pas lieu de réglementer de manière particulière les plantes issues de NPBT mises sur le marché. Protéger le consommateur tout en favorisant l’innovation, tel est l’objectif – contradictoire ?-  annoncé par l’USDA. La situation en Chine est quelque peu différente. Si le gouvernement chinois n’a pas encore donné l’autorisation de mise sur le marché de produits issus des NPBT, sa recherche continue d’investir largement dans les nouvelles techniques d’édition du génome notamment au niveau agricole. Un des objectifs majeurs est ainsi de pouvoir  rivaliser avec les principaux acteurs mondiaux de l’agrochimie. Ces investissements massifs américains et chinois dans les biotechnologies vertes répondent à un double objectif : assurer leur sûreté nationale en ce qui concerne l’accès aux ressources alimentaires ainsi que renforcer le poids géopolitique de leur agriculture.

L’Europe semble à la traîne en ce qui concerne la recherche liée à CRISPR. Ce retard peut s’expliquer par le système de financement de la recherche mais également plus largement par un certain climat de défiance de la société dans son ensemble à l’égard de l’innovation et des biotechnologies. La controverse sociétale qui s’est développée en France et en Europe autour des OGM il y a une vingtaine d’années a contribué à faire perdre à la France son expertise dans les biotechnologies, notamment vertes(9). Si l’on regarde le nombre de publications scientifiques liées à CRISPR, on constate ainsi un net décrochement de l’Europe par rapport aux Etats-Unis et à la Chine. Le phénomène est encore plus visible en France, qui publie 2 fois moins que ses voisins britanniques et allemands, ce qui n’est sans doute pas un hasard. Si la controverse autour des OGM a permis de faire émerger de nouveaux processus démocratiques dans les choix scientifiques (voir la Conférence de citoyens organisée par l’OPECST en 1998), elle n’a en réalité jamais été véritablement tranchée, aboutissant en 2013 à l’abandon définitif par l’INRA des cultures d’OGM en plein champ. 

Quel peut être l’avenir des NPBT en France et en Europe ? L’une des questions fondamentales est déjà de savoir si les organismes modifiés par les nouvelles techniques d’édition comme CRISPR doivent être considérés comme des OGM. Les considérer comme tels ne favoriseraient sans doute pas leur acceptation par les citoyens, mais le débat est néanmoins ouvert. En effet, alors que précédemment les OGM résultaient de l’introduction d’un gène exogène dans l’organisme transformé, le système CRISPR-Cas9 permet des modifications beaucoup plus fines, au niveau de la base nucléotidique, qui peuvent avoir lieu naturellement. Les nouvelles techniques d’édition du génome reviendraient dans ce cas à une accélération de la sélection naturelle. (Dans ce cadre, il est d’ailleurs intéressant de relever les choix sémantiques qui sont effectués. Alors qu’il y a 20 ans, on parlait d’OGM, c’est-à-dire que l’on nommait le résultat, il n’est pas rare aujourd’hui de parler d’organisme « CRISPR » ou « CRISPR-isé », c’est-à-dire que l’on désigne la technique et non plus le résultat. Bref, la volonté de rentrer dans une ère post-OGM est manifeste.) Le 25 Juillet 2018, la Cour de justice de l’Union européenne a rendu un arrêt confirmant que les produits et organismes modifiés par les nouvelles techniques d’édition du génome devaient être considérés comme des OGM et encadrés par les mêmes règles. En bref, l’adoption sans restriction des NPBT dans le domaine agroalimentaire en Europe semble aujourd’hui bien incertain.

Les questions et les incertitudes liées aux nouvelles techniques d’édition du génome ne se limitent pas à leurs applications alimentaires. 

En novembre 2018, un chercheur chinois, He Jiankui, annonçait être à l’origine de la naissance de jumelles dont le génome des cellules germinales avait été modifié afin de les prémunir contre une infection au VIH. Il s’agissait de la première communication officielle de modification du génome humain dans un cadre médical. Cette annonce a suscité une réprobation générale et soulevé de très nombreuses questions. 

La pertinence préventive de cette expérience a tout d’abord été remise en cause en tant que telle. He Jiankui a ainsi modifié le gène CCR5, empêchant l’entrée du VIH dans les cellules des nouvelles-nées. Mais une telle expérience n’est pas sans risque, des effets dits « off-targets »(c’est-à-dire une modification du génome à un endroit non désiré) pouvant avoir lieu. Si CRISPR-Cas9 est un outil de mieux en mieux maîtrisé, des modifications aléatoires peuvent encore avoir lieu et représentent une limite claire de la technique actuellement. De plus, si la modification du gène CCR5 empêche l’entrée du VIH dans l’organisme, elle rend plus sensible les porteurs de cette modification à d’autres virus, l’avantage procuré étant alors fortement contrebalancé. Dernier point important, des méthodes préventives ne nécessitant pas de modifier le génome permettent de protéger les nouveaux-nés d’une infection au VIH quand le père est séropositif comme c’était le cas pour ces jumelles. En bref, cette expérience était risquée et n’apportait pas d’avantage décisif au regard d’autres techniques préventives plus traditionnelles.

De très importantes questions éthiques ont également suivi. La modification du génome des cellules germinales entraînant mécaniquement la modification du génome de la descendance, l’impact d’une telle expérience s’avère donc intergénérationnel. En effectuant une modification du génome qui ne s’avérait pas indispensable pour la survie de ces petites filles, He Jiankui a, à proprement parler, entrepris une expérience « d’augmentation de l’Humain », renvoyant ainsi à une idéologie transhumaniste qui n’est plus seulement de l’ordre de la science-fiction. Des questions philosophiques surgissent alors : comment concevoir l’Humain et sa place dans le vivant ? Pouvons-nous voir l’être humain comme une somme de caractères que nous pourrions modifier et corriger à l’envie? Outre ces interrogations ontologiques, étudier le mouvement transhumaniste nous permet de mieux comprendre certaines sources de financement des recherches sur le genome editing. L’imaginaire transhumaniste est fortement ancré chez les GAFAM et il n’est ainsi pas étonnant de voir que Google a créé sa propre entreprise biotechnologique (Calico ; budget annuel :1 milliard de dollars).

Globalement, la communauté scientifique a vivement réagi à l’annonce de la naissance des jumelles génétiquement modifiées. Un appel à un moratoire mondial sur toutes les utilisations cliniques de la modification de la lignée germinale humaine a été lancé. Une initiative de ce genre, aussi louable soit-elle, met en lumière les différences de régulation concernant l’édition génomique entre pays et la difficulté de faire émerger une gouvernance mondiale pour une recherche scientifique éthiquement acceptable. On rappellera ainsi que le seul texte juridiquement contraignant au niveau international en terme de bioéthique de la recherche et de protection des personnes est la convention d’Oviedo et qu’elle n’a pas même été ratifiée par l’ensemble des pays de l’Union Européenne.

Le scandale des « jumelles CRISPR » a plus largement réouvert le débat sur la responsabilité des scientifiques ainsi que la nécessaire transparence de leurs travaux. En Europe, cela se traduit par exemple, dans le cadre du programme Horizon 2020, par une approche RRI (Responsible Research & Innovation) mettant en avant l’éthique, incitant au libre accès aux publications scientifiques et favorisant l’engagement citoyen dans la construction de la recherche. 

Plus généralement, les pouvoirs conférés par la maîtrise des technosciences et de l’édition du génome nécessitent de redéfinir le lien entre les scientifiques et la société et de trouver un juste équilibre entre indépendance de la recherche et implication citoyenne.

Au vu de ces différents éléments, quel avenir pour la technique d’édition du génome CRISPR-Cas9? Il apparaît clair que cette innovation va continuer d’être utilisée dans des domaines scientifiques et des champs d’application toujours plus vastes. Il est important de rappeler qu’il s’agit d’une technique très récente et qu’elle continue d’être améliorée, notamment en terme de spécificité. Il est ainsi raisonnable de penser que les effets « hors-cibles » qui limitent encore aujourd’hui son utilisation vont pouvoir être éliminés à court ou moyen terme. Si la facilité de mise en oeuvre et le faible coût de cette technologie en ont permis son adoption extrêmement large et rapide, elles sont aussi probablement son talon d’Achille. Sa très large accessibilité multiplie mécaniquement le risque d’application éthiquement problématique. Néanmoins, ces défauts peuvent être vus comme une opportunité de construire un meilleur dialogue entre scientifiques au niveau mondial ainsi qu’une nouvelle façon de co-construire la recherche avec les acteurs sociétaux.

Pour aller plus loin:

http://science.sciencemag.org/content/350/6267/1456.summary

https://lejournal.cnrs.fr/articles/crispr-cas9-des-ciseaux-genetiques-pour-le-cerveau

Mojica et al., Long stretches of short tandem repeats are present – Molecular Microbiology. 1995 – 17(1),85-93

Barrangou et al., CRISPR Provides Acquired Resistance Against Viruses in prokaryotes – Science. 2007 Mar 23;315(5819):1709-12

Jinek et al., A Programmable Dual-RNA–Guided DNA Endonuclease in Adaptive Bacterial Immunity – Science. 2012 Aug 17;337(6096):816-21

Heidi Ledford, CRISPR, the disruptor – Nature. 2015 June 4

Bikard et al., Exploiting CRISPR-Cas nucleases to produce sequence-specific antimicrobials – Nature Biotechnology. 2014 – 32, 1146-1150

Kyrou et al., A CRISPR–Cas9 gene drive targeting doublesex causes complete population suppression in caged Anopheles gambiae mosquitoes – Nature Biotechnology. 2018 – 36, 1062-1066

Gouache Jean-Christophe, « Les nouvelles techniques d’amélioration des plantes : quelques éclairages du quatrième semencier mondial, Limagrain, sur l’innovation en agriculture », Annales des Mines – Réalités industrielles, 2017/1 (Février 2017), p. 34-38. URL : https://www-cairn-info.proxybib-pp.cnam.fr/revue-realites-industrielles-2017-1-page-34.htm

Chneiweiss Hervé, « L’édition du génome : une vraie technologie de rupture », Annales des Mines – Réalités industrielles, 2017/1 (Février 2017), p. 109-112. URL : https://www-cairn-info.proxybib-pp.cnam.fr/revue-realites-industrielles-2017-1-page-109.htm

https://www.theguardian.com/technology/2018/jul/23/tech-industry-wealth-futurism-transhumanism-singularity

https://theconversation.com/crispr-et-les-effets-hors-cible-des-risques-encore-peu-controlables-108214

Rapport au nom de l’OPECST sur les enjeux économiques, environnementaux, sanitaires et éthiques des biotechnologies à la lumière des nouvelles pistes de recherche

https://www.theguardian.com/world/2018/nov/25/gm-mosquitoes-released-burkina-faso-malaria-gene-drive

Ansermet François, Giacobino Ariane, « Paniques biotechnologiques », La Cause Du Désir, 2016/2 (N° 93), p. 55-62. URL : https://www-cairn-info.proxybib-pp.cnam.fr/revue-la-cause-du-desir-2016-2-page-55.htm

Klein Etienne, « Progrès et innovation: quels liens? »,  J. Lesourne, D. Randet : La recherche et de l’innovation en France, Rapport Futuris, Odile Jacob, Paris, édition 2016

Barrangou et al., Applications of CRISPR technologies in research and beyond – Nature Biotechnology 2016;34(9):933-941

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Cyranoski D, The CRISPR-baby scandal: what’s next for human gene-editing – Nature 2019 Feb;566(7745):440-442

Déchaux, Jean-Hugues. « L’individualisme génétique : marché du test génétique, biotechnologies et transhumanisme », Revue française de sociologie, vol. vol. 60, no. 1, 2019, pp. 103-115

Lander et al, Adopt a moratorium on heritable genome editing – Nature 2019 Mar;567(7747):165-168

Kofler N, Why were scientists silent over gene-edited babies? – Nature 2019 Feb;566(7745):427

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